Les faïences de Crémines

 

 

Les faïences de Crémines : mythe ou réalité ?

Par René Koelliker

 

Au cours du XVIIIe siècle, de nombreuses manufactures de faïence voient le jour en Europe et en Suisse. Si un grand nombre apparaît et disparaît presque aussitôt, d’autres ( Schooren ou Matzendorf par exemple ) survivent au-delà du Siècle des Lumières et produisent tout au long du XIXe siècle de nombreuses pièces. Ce mouvement de création atteint également l’Ancien évêché de Bâle où de nombreux potiers de terre s’adonnent à l’art de la céramique en Ajoie, particulièrement à Bonfol et à Cornol. De plus et pour la même période, l’historiographie traditionnelle mentionne la fondation d’une faïencerie à Crémines vers 1748.

Les faïences de Crémines

Au cours de la lecture d’articles ou d’ouvrages consacrés à l’histoire jurassienne ou aux arts appliqués en Suisse, en particulier à ceux consacrés à la céramique, nous avons parfois rencontré le nom de Crémines. Ceci à éveillé notre attention et l’envie d’en savoir plus, ce qui nous a décidé à approfondir les connaissances acquises à travers les quelque lignes ou mentions découvertes. Dans ce but, nous avons consulté deux sources : les pièces de faïences de collections publiques et privées et les archives des communes de Crémines et Grandval.

Les faïences et les moules à faïences auprès d’institutions publiques et auprès de collectionneurs privés

Au cours de nos nombreuses visites auprès de particuliers ou dans différents musées, nous avons pu voir un certain nombre de pièces attribuées à Crémines ainsi qu’une quarantaine de moules à

Faïence en plâtre. Ces derniers portent, pour la plupart, une signature et une date gravée sur le revers.

Du corpus de céramique à disposition, nous avons sélectionné quatre pièces, elles mêmes scindées en deux groupes. Les critères de sélection sont la forme, le décor, la marque trouvée au revers et, point à ne pas négliger, la tradition d’attribution des différents propriétaires.

Le premier groupe est composé de l’assiette ( fig.1 ) et de la tasse ( fig.2 ). Le décor floral et la forme, à bord circulaire contourné, de l’assiette permettent de dater cette pièce de faïence vers la fin du XVIIIe siècle, début du XIXe siècle. La tasse ( fig.2 ) surprend par une forme plus récente mais son décor reprend celui de l’assiette ( fig.1 ).Ces deux objets portent au revers la marque Cremine.

Le deuxième groupe est composé de deux assiettes ( fig.3 et fig.4 ). La forme circulaire et le décor floral peint de manière très libre, presque rustique, permettent de dater ces pièces vers le premier tiers, voire le milieu du XIXe siècle. Elles ne portent aucune marque au revers et se distancient stylistiquement du premier groupe. Ces faïences ont été retenues car ce sont elles que l’on retrouve chez diverses familles du Cornet qui les attribuent, par tradition, à la production de Crémines.

Les archives

Dans un premier temps,  la lecture des archives n’a pas donné le résultat escompté. Aucune mention concrète au sujet d’une manufacture de faïence n’est apparue dans les différents documents consultés. Cependant, au fil des recherches, un certain nombre de noms liés à la profession de potier ou de faïencier nous a permis d’identifier quelque  personnes  actives dans l’art de la céramique dans le Cornet. Il convient donc de présenter certains acteurs qui ont pu jouer un rôle majeur ou secondaire dans l’histoire de la faïencerie de Crémines.

Les faïenciers, potiers de terre ou paysans-potiers

Johann Jacob Frei ( 31 janvier 1745 – octobre 1817 ) La vie du célèbre faïencier de Lenzbourg est ponctuée de faillites et de fuites. Après un apprentissage de trois ans et un compagnonnage de la même durée en France ( vraisemblablement  Paris, Sèvres et Aprey ), le maître-faïencier retourne à Lenzbourg. Dans sa ville natale, il tente se s’établir et de créer une manufacture de porcelaine. Après de vains espoirs, criblé de dettes, il est contraint de quitter la ville. Il se réfugie dans un premier temps à Wynau ( canton de Berne ) d’où il demande, en 1794 au Petit Conseil de Soleure l’autorisation d’établir une manufacture de porcelaine sur sol soleurois. Celle-ci lui est refusée. A la suite de ce refus, Frey signe un contrat avec Ludwig von Roll. Ce dernier désire fonder une faïencerie à Adermanssdorf. Johann Jacob Frey s’y établit avec sa famille de 1798 à 1799 ou 1800 avant que naissent entre le directeur et le propriétaire de nombreux différents. Frey quitte la localité soleuroise et sa trace se perd jusqu’en 1816 ou il apparaît sur une liste des pauvres que la commune de Crémines doit entretenir. Johann Jacob Frey décède à Yverdon en 1817.

Gottlieb Frey ( 7 mai 1786 – 1 janvier 1856 ) Fils de Johann Jacob Frey. Les quelque informations que nous avons découvertes au sujet de Gottlieb Frey sont sa profession, faïencier ou potier, et le fait qu’il avait régulièrement du retard dans le paiement de taxes ou d’impôt à la commune. En 1814, il épouse Suzanne Henriette Deroche. Le couple habite la maison, toujours en place, située à Petit Champs de Combe. En 1857, Suzanne Henriette Deroche, veuve, vend la maison à la bourgeoisie de Grandval.

Markus/Marx Frey ( 30 janvier 1780 – 15 mai 1842 ) Fils de Johann Jacob Frey. En 1808, Marx est Faïencier à Matzendorf. De 1810 à 1817 il travaille à Crémines ( vraisemblablement avec son père ? ) avant d’abandonner son épouse pour une fille de petite vertu. En 1820 il travaille à la manufacture de Schooren. En 1838 il est toujours employé de celle-ci. Il décède dans la  pauvreté le 15 mai 1842 à Rüschlikon.

Jean-Henri Gossin ( 1756 – 1838 )Jean-Henri Gossin semble jouer un rôle central dans la présence de la famille Frey à Crémines. En effet, il épouse Suzanna Frey ( 7 juillet 1754 – 14 mai 1817 ( ?)) qui n’est autre que la sœur de Johann Jacob Frey. De plus, Jean-Henri Gossin est également potier. Ce n’est donc pas un hasard si Fils de Johann Jacob Frey séjourne à Crémines avec ses enfants.

Frédéric Louis Sauvain ( 27 juillet 1818 - ? ) Par le biais de moules à faïence que nous avons découverts auprès d’un particulier, nous avons rencontré pour la première fois le nom de F.-L. Sauvain. Nous avons trouvé peu d’informations à son sujet, seules quelques mentions dans les registres d’impôts nous informent de sa profession : potier. Frédéric Louis Sauvain quitte Grandval le 10 mars 1847 pour les Etats-Unis ( dossier conservé aux archives de la bourgeoisie de Grandval ).

Niklaus Stampfli ( 1811 – 1883 ) dit « Hafner-Chlaus «  C’est également par le biais de moules à faïence en plâtre que nous avons déjà mentionné que nous avons rencontré le nom de N. Stampfli. En effet, une forme porte son nom et la date de 1834 à son revers. Il habite Crémines ou Grandval jusqu’en 1834 ( deux de ses trois enfants naissent dans le Cornet, le premier en 1836 et le deuxième en 1842 ).Entre 1842 et 1845 il quitte le Cornet pour Aedermansdorf ou il fonde sa propre faïencerie. Vers 1855 N. Stampfli doit vendre son atelier afin de rembourser ses dettes.

Conclusion

Au vu des informations que nous avons trouvées dans les différentes sources et la confrontation de celles-ci avec les pièces que nous avons retenues, nous pouvons proposer la lecture suivante et procéder à une attribution des pièces portant la marque Cremine au revers.

S’il est peu probable qu’il existait une manufacture de faïence fondée en 1748, on rencontre cependant quelque pièces qui portent la marque de Cremine. Celles-ci peuvent être attribuées, au niveau du décor et de la gamme de couleurs, à Johann Jakob Frey et datées vers 1816. En effet,la présence du faïencier de Lenzbourg est attestée par un document conservé dans les archives de Crémines. Il s’agit d’une liste des pauvres que la commune doit entretenir.  De plus, J.-J. Frey a vraisemblablement séjourné auprès de sa sœur qui n’est autre que l’épouse de Jean-Henri Gossin, potier. Johann Jakob Frei n’a vraisemblablement pas fondé une faïencerie mais simplement produit quelque pièces dont il reste aujourd’hui trois exemplaires connus ( les deux objets de notre corpus et un plat à barbe conservé au Musée historique Berne ).

L’attribution du deuxième groupe ( les assiettes fig.3 et fig.4 ) est plus problématique. Nous pensons qu’il s’agit de pièces manufacturées en France plus spécialement à Rambervilliers ( fig.3 ) et à Lunéville ( fig.4). En effet, le décor, les couleurs et la forme présentent les caractéristiques de la production française du XIXe siècle.

Une autre piste éventuelle serait de les attribuer à Frédéric Louis Sauvain dont nous avons trouvé le nom sur de nombreux moules datés pour la plupart de 1843. Faute de preuves, de marque sur les pièces et d’un décor qui se distancie de celui usuel en Suisse, il parait peu probable de voir là des pièces produites à Crémines ou Grandval.

De nombreuses zones d’ombre restent à éclaircir, mais nous pensons que la faïencerie de Crémines tient plus du mythe que de la réalité et que les quelque pièces de Johann Jacob Frey sont les seules et uniques témoins d’un art qui ne menait ni à la richesse ni à la notoriété.

 

Source : revue Intervalle-Le Cornet 2003