Le percement du tunnel

 

Un voyage au coeur de la terre dans les entrailles du Weissenstein


Premiers pas, en 1906, dans le tunnel du chemin de fer Moutier-Soleure

 


La ville de Soleure propose en 1840 de percer le Weissenstein pour aménager une route reliant le Jura au Mittelland, à l'Emmental et à la Haute-Argovie bernoise. La cité deviendrait ainsi un centre de passage pour le trafic routier entre la France et la Suisse. Quand on commence à construire des voies ferrées, un comité soleurois présente en 1865 un projet de chemin de fer Moutier-Soleure. Mais il faut un quart de siècle pour obtenir, le 9 décembre 1889, la concession fédérale. Les cantons de Soleure et Berne garantissent des fonds importants, un grand nombre de localités soleuroises et jurassiennes votent des participations financières, les milieux industriels souscrivent des actions. Le projet final prévoit une ligne de 19 kilomètres 700 mètres, un tunnel de 3700 mètres entre Gânsbrunnen et Oberdorf, un viaduc de 96 mètres à Corcelles. Premiers coups de pioche le 16 novembre 1903, à Oberdorf et Gânsbrunnen. Pendant cinq ans, des centaines d'ouvriers travaillent au percement de la montagne, à l'aménagement des terrains pour la pose de la voie.
 

  Le Weissenstein est vaincu
 


A Moutier, Le Petit Jurassien suit les travaux, l'avance des chantiers, les difficultés de l'entreprise, les mouvements de grève contre des salaires trop modestes et des conditions de travail difficiles. Premier événement de taille, le 23 septembre 1906, derniers centimètres de roche abattus, les ouvriers se rencontrent au coeur de la galerie. L'envoyé spécial du journal prévôtois a assisté au dernier coup de pioche. Une semaine plus tard, il parcourt le tunnel. «L'autre jour, le trou perforant la dernière paroi avait à peine le diamètre d'un oeil-de-boeuf. Pour converser avec les ouvriers, leur tendre la main, il fallait ramper dans la boue, au milieu d'un étroit couloir boisé au moyen de madriers. Les travaux ayant été poussés avec beaucoup de vigueur, nous avons pu aujourd'hui traverser le tunnel sans trop d'accrocs. Munis de solides chaussures, de vêtements imperméables et de lampes de mineurs, nous voilà dans le long couloir. Les premiers pas dans le grand trou noir sont assez faciles, mais bientôt la galerie se rétrécit et s'abaisse, l'eau suinte en cataractes, on patauge dans la vase. Parfois des lumières blafardes trouent l'obscurité opaque, ce sont des mineurs qui poursuivent dans l'antre de la montagne leur travail titanesque. A mesure qu'on avance, l'atmosphère devient plus lourde, l'air chargé de vapeurs, de fumées âcres qui nous empêchent bientôt de voir à deux pas devant nous. Pour comble de malchance, une de nos lampes s'éteint, une autre manque d'huile, sur la dernière
un filet d'eau tombé du plafond fait grésiller la flamme prête à mourir... Au fond du trou noir surgit tout à coup un cheval, pauvre bête attelée à une file interminable de wagonnets de bois, elle s'en va dans la nuit, chercher les matériaux extraits par la main des mineurs.

  Un trait de lumière
 


Après une vingtaine de minutes, nous percevons de nouveau de faibles lueurs. Un homme est couché sur la voie, à demi asphyxié, entouré de camarades qui lui font respirer des sels. Deux pas plus loin, quatre mineurs sont aussi étendus sans connaissance. On attend la locomotive, mais elle tarde, on les porte à bras-le-corps pour les transporter hors de ces gaz méphitiques. Un brancardier tombe à son tour, les bronches saturées par la poussière et la fumée. On le soutient avec peine. A cet endroit, nous sommes proches de la sortie, il est grand temps, car à nous aussi des nuages passent devant les yeux et la respiration devient pénible. Un trait éblouissant de lumière vient enfin comme un éclair frapper
nos yeux, un air pur vivifie nos poumons, nous voilà rendus au jour». Longtemps après cette véritable épopée, travaux achevés, les experts procèdent à la collaudation de la ligne, vérification technique. Le 3 avril 1908, on inaugure la ligne, le premier train roule entre moutier et Soleure.

 

 

• Sources: Charles Kellerhals: Die Solothurn-Miinster-Bahn. Berthoud 1993 - Le Petit jurassien 1906. Musée d'histoire Moutier.